Les Inquisiteurs et les Hérétiques

A propos de l’affaire Sokal et de l’affaire Teissier : le postmodernisme sociologique relève t-il de " l’imposture intellectuelle " ? Quelques remarques sur la conjonction astrale de la planète Teissier et de la constellation postmoderne

Par Manuel Quinon

 

" C’est peut-être cela la "fonction imaginale" qui, comme je l’ai indiqué à la suite de Gilbert Durand, est cause et effet du vitalisme sociétal "

Michel Maffesoli

" Or, à l’encontre des valeurs simplement rationalistes de l’Occident : linéarisme, causalisme, "activisme" historique ou social, ce que l’on peut appeler le syncrétisme oriental va mettre l’accent sur le rapport à la nature, sur l’intégration du corps, de l’imaginaire dans la compréhension de l’existence humaine. Ainsi ce que certains ont pu appeler "l’influence de l’Orient" prédispose à une conception holiste du donné humain et social ; ce qui bien-sûr favorise la procédure de correspondance (parataxe) dont il vient d’être question "

Michel Maffesoli

" Le pivot et le cœur de l’astrologie, miroir d’une unicité profonde de l’univers, rappellent l’unus mundi des Anciens où le cosmos est considéré comme un grand Tout indivisible. Avec le rationalisme et ses Lumières, la scission se fit entre cœur, âme et esprit, entre raison et sensibilité. Un schisme socioculturel qui allait de pair avec une dualité dans laquelle s’inscrit encore notre culture occidentale, malgré le changement de paradigme apparu ces dernières années. Le mouvement New Age n’est pas étranger à cette mutation sociologique "

Elizabeth Teissier

 

Il y a un an, j’écrivais pour cette revue un petit commentaire à propos du colloque annuel du CEAQ, le centre de recherches sociologiques animé par Michel Maffesoli. Etudiant à l’Université Paris V, j’ai suivi les cours de second cycle professés par M. Maffesoli, et c’est avec une certaine neutralité bienveillante que j’abordais cette rencontre internationale sur le thème de la " socialité postmoderne ". A l’issue des trois jours de colloque, une idée me taraudait : comment tous ces intervenants peuvent-ils faire une impasse quasi totale sur la validité des concepts qui guident leurs démarches respectives ? Comment se fait-il qu’un nombre restreint de propositions explicatives (" vouloir-vivre irrépressible ", " structure anthropologique de l’imaginaire ", " libido généralisée, " tribalisme urbain ", etc.), qui ne renvoient pas concrètement à un état de choses, et ne peuvent être logiquement déduites d’autres propositions, comment donc ces propositions métaphysiques — sans jugement de valeur de ma part en ce qui concerne la métaphysique —, formulées par quelques penseurs (M. Maffesoli, G. Durand pour l’essentiel), peuvent-elles être considérées a priori comme scientifiquement valides, et servir de supports explicatifs légitimes pour des observations aussi diverses que celles relatives à la techno, à la danse contemporaine ou encore aux nouveaux modes de communication ?

J’indiquais qu’un tel système discursif ne pouvait être possible que par une adhésion préréflexive des chercheurs à une représentation donnée du monde, à un engagement ontologique (relatif à la nature du social), que l’on pourrait résumer sous le terme " d’archétypologie vitaliste " : tout système social est constitué par une " centralité souterraine " (Maffesoli), par un ensemble d’invariants anthropologiques organisés en couples antithétiques, qui tendent à faire surface dans les activités quotidiennes. Mon objet n’est pas ici de discuter du bien-fondé de cette archétypologie d’obédience jungienne, mais plutôt d’indiquer dans quelle mesure l’organisation proprement discursive de la sociologie postmoderne relève, pour reprendre l’ouvrage de Sokal et Bricmont, d’une " imposture intellectuelle ". Je n’entends pas par " imposture " une volonté consciente de rouler le lecteur et l’auditeur, mais plutôt le caractère autolégitimant d’un style bien particulier d’argumentation.

En quoi consiste ce " style " ? La distinction sémiotique entre sémantique, syntaxe et pragmatique nous permet d’en saisir les principaux traits.

Du point de vue sémantique tout d’abord, on ne sait jamais précisément de quoi il est question. La forme de l’essai, qui est le mode discursif privilégié des sociologues postmodernes, élude le moment fondamental du processus argumentatif où l’on définit les concepts et où l’on justifie rationnellement leur validité en fonction de la démarche qui va suivre. Pour exemple, on ne sait ni ce qu’est la postmodernité ni ce qu’est le vitalisme sociétal, mais on en parle quand même. Or quel est l’intérêt, pour une entreprise de connaissance, de confronter une réalité sociale à des propositions de type métaphysique ? Dans quelle mesure ces entités abstraites, non définies et polysémiques, nous renseignent-elles sur le monde ? Quelle valeur heuristique peut-on conférer à une proposition telle que : " X ou Y (les raves ou les Journées Mondiales de la Jeunesse) parce que le vitalisme sociétal " ? Une réalité serait " expliquée " par une entité indiscutée et indiscutable : c’est donc qu’un acte de foi précède la confrontation de la théorie à l’empirie, et on en arrive au deuxième problème, de nature logique. Une proposition telle que : " la fonction imaginale est cause et effet du vitalisme sociétal ", est un véritable exploit d’opacité explicative: non seulement on ne sait pas de quoi l’on parle (" vitalisme sociétal " : la notion ne renvoie pas à un domaine étroit de la réalité mais à un postulat métaphysique lourd, et se soustrait donc à toute définition rigoureuse), mais corrélativement, on ne sait pas quels types de rapports entretiennent les entités mobilisées (" cause et effet "). Le discours postmoderniste fonctionne donc sur le mode de la révélation : " regardez comme toutes nos analyses se retrouvent dans les faits ! Ne le voyez-vous pas autour de vous ? Observez donc les signes, les indices ! Ne sont-ils pas autant de preuves que les temps changent ? " Dans la mesure ou non seulement les définitions rigoureuses des entités mobilisées sont soigneusement écartées — au nom d’une " raison sensible " et d’un refus massif du langage non polysémique (i.e. scientifique) —, et que de surcroît on évite d’aborder de façon approfondie la nature des relations que ces entités peuvent nouer (en admettant bien-sûr leur fondement dans les faits), l’explication est de nature tautologique, circulaire : la validité des entités explicatives est déjà admise dans ce qui permettrait de les justifier. Autrement dit, il n’y jamais, dans le discours postmoderne, la moindre indépendance entre ce qui permet d’expliquer et ce qu’il faut expliquer (il s’agit là des hypothèses ad hoc dont parle Popper), puisque l’absence de délimitation sémantique des concepts leur permet de s’intégrer dans tout type d’interprétation. Des notions aussi nébuleuses que celle de " vitalisme sociétal ", de " monde imaginal ", " d’imaginaire collectif ", peuvent être associées sans difficultés à tout type de phénomènes sociaux, dans la mesure où l’on ne sait pas précisément de quoi il est question. Mais en raison même de cette nébulosité, le discours postmoderne n’explique rien, il n’éclaire en rien le monde.

La critique, jusque là, est traditionnelle, et comme on ne manquera pas de me le faire remarquer, " positiviste ". C’est pourquoi il me faut développer la troisième dimension du discours, en terme de pragmatique, dimension qui tout en réfutant l’accusation usée de " positivisme ", nous indiquera dans quelle mesure on peut parler " d’imposture " à propos de la sociologie postmoderne.

Ce qui fait la force d’une argumentation, ce qui fait sa " vérité ", au regard d’une théorie consensuelle de la vérité telle que celle de Jürgen Habermas ou de K.-O. Apel, c’est moins l’objectivité des propositions (on admet qu’un " fait " n’est jamais sélectionné hors d’un cadre taxinomique donné, cadre qui est donc pour une part contraignant) ou la logique de leurs enchaînements (en vertu de la dimension performative de l’énonciation), mais la possibilité, inscrite dans la structure même du langage scientifique, d’effectuer un retour réflexif sur lui-même. Un petit exemple emprunté à Toulmin nous permettra d’expliciter cette dernière idée. Considérons la proposition C suivante (Conclusion dans le vocabulaire de Toulmin) : " Harry est un sujet britannique ". L’affirmation C relève d’une raison D (Data), de forme historico-factuelle : " Harry est né aux Bermudes ". Cette déduction " horizontale " (cf. schéma : C parce que D) doit à son tour être justifiée par une règle qui autorise la logique déductive, et c’est alors qu’apparaît dans le processus argumentatif une dimension " verticale " de type réflexive : une règle déductive W (Warrant) justifie le passage de D à C (" un homme né aux Bermudes sera généralement un sujet britannique ", et cette règle générale est elle-même justifiée par un ensemble de propositions normatives — pour le cas d’une discussion pratique — ou par un ensemble d’observations empiriques — dans le cadre d’une discussion théorique. Cette justification de la prémisse générale, B (Backing) dans le schéma de Toulmin, correspond pour notre exemple à l’énoncé : " compte tenu des statuts et des dispositions légales cités ci-dessous ".

 

Résumons nous : ce qui fait la scientificité d’un système discursif, c’est avant tout la possibilité pragmatique de pouvoir passer d’un niveau d’argumentation à un autre ; d’un niveau où l’on parle d’un état de choses (" Harry est un sujet britannique ", " nous sommes en postmodernité ") à un niveau où l’on discute de la validité non pas de l’état de chose, mais de la proposition qui le soutient. La " vérité " n’est donc pas, de ce point de vue, réductible à l’objectivité, mais renvoie essentiellement à l’accord intersubjectif non contraint obtenu à la suite d’un mouvement réflexif de la connaissance sur elle-même. Et c’est en ce sens que le discours postmoderne m’apparaît comme plus que problématique : puisque les entités mobilisées ne sont pas circonscrites sémantiquement, et que la description de leurs relations échappe au principe de non-contradiction (cause et effet), il n’est pas possible de discuter (c’est-à-dire de changer de niveau d’argumentation) à l’intérieur du cadre taxinomique. Ce cadre, bâtie sur une métaphysique de l’archétype, ne peut être problématisé sans se dissoudre dans le même mouvement : on peut justifier l’assertion " Harry est un sujet britannique ", car le sujet et le prédicat sont susceptibles d’être définis ; on ne peut par contre discuter, sauf si l’on se place à un niveau métathéorique, de l’assertion : " la fonction imaginale est cause et effet du vitalisme sociétal ". Le jeu de langage postmoderne est donc caractérisé par l’impossibilité (immunologique) de se remettre en question ; les justifications le plus souvent circulaires et tautologiques en témoignent (usage systématique de la citation littéraire, citation qui si elle peut illustrer quelque chose, ne justifie rationnellement rien). Mais si l’on peut parler d’autoréférentialité et d’explication circulaire en ce qui concerne le discours postmoderne, peut-on parler pour autant d’imposture ?

Lorsque ce discours ne prétend pas avoir le dernier mot — ce qui est de facto impossible vu la métaphysique qui le sous-tend —, il n’y a bien-sûr aucune raison de parler d’imposture intellectuelle. Mais lorsque le discours postmoderne prend à l’inverse l’allure d’une argumentation rationnelle, quand une rhétorique systématisée de la citation (autoréférentielle), de la stigmatisation (les méchants positivistes) et de la justification par la thématique du voile (les autres ne savent pas, nous nous savons parce que nous savons), il est en revanche possible de parler d’imposture. Et j’en arrive enfin au parallèle entre " l’affaire Teissier " et " l’affaire Sokal ".

De même que pour une bonne partie des " réfutations " apportées au livre de Sokal et Bricmont, il est extraordinaire de voir que les " réfutations " de la critique de la thèse de Teissier — critique certes un peu radicale dans le cas de Baudelot et Establet —, que ces " réfutations " donc, renforcent d’elles-mêmes la légitimité de la critique. Je rappelle la situation pour l’affaire Sokal : la quasi absence de réponses concernant les abus terminologiques et le non-sens des propositions épinglées par Sokal et Bricmont, est compensée par un florilège de pseudo-arguments, qui même s’ils étaient fondés, n’ont pas la moindre portée sur les arguments des deux physiciens. Philippe Sollers, qui ne semble pas avoir peur du ridicule, n’hésite pas par exemple à se demander : " Qu’est-ce qu’ils aiment ? Quelles reproductions ont-ils sur leurs murs ? Comment est leur femme ? Comment toutes ces belles déclarations se traduisent-elles dans la vie quotidienne et sexuelle ? ". Julia Kristeva et Isabelle Stengers, elles, s’interrogent sur les motivations impérialistes et économico-politiques de Sokal et Bricmont, et Juliette Simont, plus " modestement ", parle de " haine de la philosophie ". Dans tous les cas, les " réfutations " ne réfutent rien, car il est question de tout sauf des arguments précis de Sokal et Bricmont. En ce qui concerne l’affaire Teissier, on assiste par voie de presse à la même rhétorique de la non-réponse : quand Baudelot, Establet et Alain Bourdin soulèvent le problème de la rigueur et de l’éthique, quand l’un d’eux insiste sur l’idée que " l’objectif de l’innovateur [scientifique] et de ceux qui le soutiennent est de parvenir à convaincre ses collègues avec des arguments qui soient recevables par eux ", ils obtiennent pour réponses non pas des justifications métathéoriques, mais de vagues assertions à propos de " la police de la pensée " et de la " logique inquisitoriale " qui menacent " l’audace " des " outsiders " de la sociologie ; ou encore, la dénonciation d’une " volonté de normalisation théorique et épistémologique à l’intérieur de la forteresse académique ". La rhétorique autolégitimante est magnifiée dans une lettre de G. Bertin, acompagnant une contre-pétition du CEAQ :

" Suite à la cabale concoctée contre notre collègue et ami le professeur Michel Maffesoli par quelques positivistes d’arrière garde alliés aux éternels notaires du savoir mettant à profit quelques dérapages médiatiques (qui ne le concernent absolument pas) pour reconquérir des terrains perdus et pour tenter, bien vainement, de salir la réputation d’un parfait honnête homme et d’un savant, je vous fais suivre la pétition du CEAQ… […] Je vois dans le battage soigneusement orchestré qui a été fait autour de cette affaire, une incapacité de certains milieux universitaires, à accueillir l’étrange et l’étranger dans leur corps d’élite, empêtrés qu’ils sont en permanence dans un parti pris de réification. […] L’affaire ET, (sans accorder forcément un crédit d’innocence ni de bonne foi dans sa démarche incidente à la dame en question) mieux et plus sûrement que toutes les analyses savantes met justement l’accent sur ce qu’il faut bien encore appeler le statut des " savoirs interdits ", et nous savons (votre serviteur en particulier) qu’inquisitions et excommunications ne sont pas loin derrière les fourriers des parangons de vertus académiques. Les mêmes allumaient, en d’autres temps, dans toute l’Europe, au nom d’un savoir surplombant, les bûchers où périrent 60 000 " sorcières ".

Avec la thématique du complot (qui rappelons-le à toutes fins utiles, est le propre des discours autolégitimant de type sectaire), tout devient donc fort simple : la sociologie postmoderne est victime d’une cabale, d’une grande chasse aux sorcières, et les sociologues hérétiques sont pourchassés par les Inquisiteurs de la Toute-Puissante-Eglise-Université. Si je pense qu’il y a ici imposture, c’est que cette rhétorique du bouc-émissaire (quelque peu paranoïaque, il faut bien le dire) n’a pas d’autre fonction que de masquer l’impossibilité de justifier par la raison des positions épistémologiquement critiquables. En posant le " nous " contre " les notaires du savoir ", les " Justes " contre les " Reïficateurs ", le principe de la discussion argumentative est d’emblée mis au placard, puisqu’il y a incommensurabilité entre " ceux qui savent " et " ceux qui ne savent pas ". Je voudrais toutefois préciser que le principe argumentatif, propre à la pragmatique du discours scientifique, n’est pas incompatible avec une posture compréhensive. La " rationalité interne " et la prise en compte de la subjectivité sont loin d’être, quoi qu’on en dise, l’apanage de la sociologie postmoderne. Mais lorsque Weber, Schütz, Garfinkel ou encore R. Boudon tentent de nous convaincre du bien-fondé d’une posture compréhensive ou de la prise en compte des cadres intersubjectifs de l’interaction, ce n’est ni par l’accusation unilatérale, ni par la logique autoréférentielle de la citation, mais par la justification rationnelle. En ce sens, même si l’on est pas d’accord avec leurs positions, la délimitation sémantique des concepts mobilisés et la volonté de clarifier l’argumentation laisse libre cours à la discussion théorique. Chose impossible dans le cadre d’une sociologie postmoderne qui se refuse à la force du meilleur argument, à la vérité intersubjective d’un " savoir  surplombant " — vérité qu’elle présuppose très paradoxalement pour pouvoir affirmer qu’il n’existe pas de vérité surplombante !

Il ne s’agit pas pour moi de condamner l’entreprise herméneutique dans sa globalité, mais de deux choses l’une : soit l’on se refuse à produire un discours ayant une portée cognitive particulière, et dans ce cas, comme dirait Feyerabend, " tout est bon " ; soit l’on accepte les règles minimales qui régissent ce type de discours, à savoir le fait d’être intelligible et d’admettre le principe de la discussion (qui est distinct du principe de la falsification). Si " l’être se dit de multiples façons ", la justification d’un énoncé relatif à l’être ne se fait pas, elle, de multiples façons : il s’agit en effet de convaincre autrui par des arguments raisonnables, et non de le convertir à une nouvelle interprétation du monde qui ne tire son fondement que d’elle-même. Dans sa lettre, G. Bertin cite avec une partialité qui frise la malhonnêteté Alain Touraine, qui écrit à propos d’E. Teissier, n’avoir " nulle part lu dans sa thèse que l’astrologie était scientifique ". Il évacue ce faisant l’argument fort de Touraine, qui est le même que celui que j’ai utilisé plus haut à propos du discours postmoderne : celui de l’autoréférentialité, de la légitimation circulaire. " On a reproché sans raison à Mme Teissier de consacrer sa thèse à une fausse science ; en fait, elle ne l’a consacrée qu’à elle-même ". Et A. Touraine d’ajouter, non sans ironie : " Aux docteurs en Sorbonne de décider dans quelles conditions on peut écrire une thèse sur soi-même ".

Est-il besoin d’ajouter qu’à la critique en terme de pragmatique discursive (refus du libre jeu de la discussion argumentative), l’accusation récurrente de " positivisme " ne répond pas ? La logique autoréférentielle de la citation littéraire, à l’œuvre chez M. Maffesoli comme chez son étudiante E. Teissier — qui a sûrement vite compris à quel jeu de langage il s’agissait de jouer —, cette logique donc, qui apparaît dans toute son absurdité aussi bien à A. Touraine qu’au journaliste de Charlie Hebdo, élude systématiquement le moment " vertical " de la justification (cf. schéma de Toulmin) où l’on opère une montée sémantique, une remise en question de la validité du raisonnement, au profit d’un ensemble d’énoncés " horizontaux " dont on peut dire qu’ils sont ni vrais, ni faux. Un énoncé à prétention scientifique n’est ni " interdit " ni " conforme " aux dogmes d’une illusoire Eglise-Université, mais est avant tout plus ou moins justifié en vertu de normes scientifiques élémentaires (clarification des énoncés, cohérence, non-contradiction, rapport minimal à l’empirie), normes que l’on ne peut discuter sans déjà les présupposer. Cet énoncé cognitif donc, est plus ou moins susceptible d’aboutir à un consensus intersubjectif, lorsque le contexte de découverte fait place au contexte de justification. Les " savoirs interdits " dont parlent les sociologues postmodernes sont une pure fiction défensive, et relèvent davantage — de même que l’invocation lors de l’affaire Sokal du " droit à la métaphore " et du " risque de la pensée " —, de l’incapacité à répondre par la justification rationnelle aux critiques, que d’une éventuelle " police de la pensée ".